La FCFDU et les clubs du Québec – l’impact de 400 années de structures éducatives?

Au terme de deux ans à titre de présidente d’un club au Québec, j’ai eu l’occasion de réfléchir à l’égalité des chances des deux langues officielles canadiennes au sein de la Fédération et à la pénurie de clubs francophones au Québec. Donc, je vous livre mes réflexions et mes hypothèses afin d’alimenter le dialogue. A celles auxquelles le débat linguistique ou la spécificité québécoise provoquent des crises d’urticaire, prière de s’abstenir de lire! Cependant, il est toujours intéressant de constater que nous évoluons sur un territoire marqué irrémédiablement par l’histoire et l’éducation. Tentons de cerner l’évolution des événements qui ont façonné nos référents culturels afin de déceler des pistes de solution à cette problématique.

Quand j’ai obtenu mon Baccalauréat en éducation en 1975 en Ontario, j’ai appris que je faisais partie du 1% de la population franco-ontarienne qui détenait un diplôme universitaire. Les groupes de femmes dans ma ville natale se réunissaient pour accomplir de bonnes œuvres au nom de Dieu et ne se souciaient guère du statut de la femme – du moins, pas en présence de leur époux ou de leur aumônier. L’Église catholique était au centre de nos préoccupations et les hommes aux soutanes, assistés des femmes aux coiffes empesées, régissaient notre existence.

Les circonstances de ma vie ont voulu que je poursuive une carrière en enseignement au Québec pendant 18 ans, débutant à l’ instant même ou la Charte de la langue française (Loi 101) entrait en vigueur. La communauté anglophone de la ville de Saint-Lambert avait compris depuis 1965 que l’intégration de leurs enfants à la société québécoise majoritairement francophone serait déterminée par l’enseignement du français, langue seconde, et les cours d’immersion précoce (à partir de la maternelle) étaient devenus très populaires.

C’est aussi à Saint-Lambert, en 1957, qu’un groupe de diplômées universitaires anglophones fondaient le South Shore University Women’s Club (SSUWC) afin d’octroyer des bourses d’études aux finissantes méritoires du Chambly County High School, la seule école secondaire protestante (donc de langue anglaise) de la ville. A vrai dire, cette école est toujours la seule école secondaire publique de la ville. L’enseignement en langue française au secondaire est dispensé dans des écoles catholiques et privées dans cette banlieue cossue de la rive sud de Montréal.

Cinquante ans plus tard, le club SSUWC, affilié à la Fédération canadienne des femmes diplômées des universités, compte 74 membres, et elles sont majoritairement anglophones. Les autres clubs au Québec, sauf pour celui de la Ville de Québec, ont sensiblement le même profile. Les clubs de Montréal, de Sherbrooke (Cantons de l’est) et Lakeshore (l’ouest de l’ile de Montréal) comptent respectivement plus de 100 membres mais le club de Ste-Anne de Bellevue (en banlieue de Montréal) compte moins de 50 membres et l’Association des femmes diplômées des universités (AFDU) – 20 membres. Les activités de ce club, jumelé à un groupe de Montpellier en France, se déroulent exclusivement en français. Mis à part ce club, les activités et les réunions des clubs se déroulent surtout en anglais.

Pourtant, la Fédération s’affiche à titre d’organisation bilingue. De plus, les universités de langue française au Québec sont beaucoup plus nombreuses que celles qui offrent des cours en anglais. Pour une personne d’origine canadienne-française, l’adhésion aux clubs québécois, à une exception près, correspond à un bain linguistique anglophone et au sentiment d’être minoritaire malgré que le groupe dominant au Québec est celui de langue française (82% de la population; les anglophones constituant 8% de la population).

Ce sentiment persiste lors des conférences provinciales des clubs de la province. Malgré l’intérêt que les mères anglophones des années ’60 et ’70 portaient envers l’apprentissage du français, très peu d’entre elles ont reçu une formation en français, langue seconde, axée sur le développement des compétences à l’oral. Elles rapportent d’ailleurs que leurs enfants sont bilingues et que leurs petits-enfants, parfois polyglottes et multiculturelles. (65% des anglophones au Québec sont bilingues et ce chiffre tend à décroître avec l’âge). De plus, leur bilinguisme a permis à plusieurs anglophones d’accroître leur mobilité et ils sont allés combler des postes ailleurs au Canada ou à l’étranger. Cinquante pour cent des Anglo-québécois sont prêts à quitter leur province d’origine tandis que seulement quatre pour cent des francophones à l’extérieur du Québec envisagent ce scénario (étude de Bill Flock de Statistiques Canada).

Le sentiment d’aliénation pour les membres francophones augmente de façon exponentielle pendant la tenue d’une assemblée générale annuelle (AGA) mais cela est imputable au nombre de déléguées anglophones provenant des autres provinces. La Fédération tente d’offrir des services en langue française tels que la traduction de documents mais, faute d’un budget adéquat, n’offre pas un service d’interprétation simultanée. Le comité de planification de l’AGA de Montréal en 2008 a exigé que des sommes soient accordées à la traduction des documents informatifs. Toutefois, l’inscription en ligne, une nouveauté, se fait en anglais seulement. Espérons que la disponibilité des textes en français permettra aux comités de planification des AGA subséquentes de bonifier l’offre linguistique.

Si vous avez lu jusqu’ici, vous avez constaté que je ne mentionne pas les membres issus des communautés culturelles, pour employer l’expression communément utilisée au Québec. En effet, il faudrait aussi analyser le niveau d’adhésion de ces femmes dont les familles sont arrivées au pays en vagues successives et parfois, depuis plusieurs générations. La présence de membres autochtones au sein de la FCFDU est éminemment discrète aussi. Mais, revenons à nos deux moutons – ceux qui ont l’habitude d’être affublés du titre « peuples fondateurs », malgré plusieurs transferts et métissages. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de membres et de clubs francophones au Québec?

A cette question, je ne puis qu’offrir que des hypothèses. À vous de juger de leur pertinence.

D’abord, j’estime que le contexte politique qui règne au Canada et au Québec est un facteur majeur. Après tout, les clubs québécois n’affichent pas leur affiliation à une « Fédération canadienne », se contentant de miser sur leur appartenance locale ou leur statut de « diplômées universitaires ». Le club de Montréal, par exemple, se nomme « UWC Montreal Inc. », celui de la Ville de Québec, AFDU-Québec. Lors des AGA, les bannières des clubs sont affichées et il y a un sentiment de concertation avec les autres clubs concernant le vocable national. Euh – pancanadien. Quand on habite au Québec, il faut composer avec deux « Capitales nationales » : Ottawa-Gatineau et la Ville de Québec et la région environnante. Disons que ce n’est pas de l’hypocrisie mais de l’adaptation. Après tout, c’est un facteur de survie qui a été bien documenté par les anthropologues!

Ensuite, depuis la Révolution tranquille au Québec, le vent de la démocratie sociale a soufflé très fort. On a rejeté les structures sclérosantes imposées par l’Église catholique – certaines diront que d’autres structures hiérarchiques ont pris leur place mais, dans l’ensemble, le mouvement syndicaliste québécois a créé une vague d’antiélitisme. Quand j’ai voulu savoir pourquoi le club francophone de Montréal avait disparu, on m’a répondu que ces femmes avaient eu l’occasion de se joindre à beaucoup d’autres clubs. En effet, la Fédération des femmes du Québec compte plus de 600 membres individuelles réparties en quatre collectifs régionaux et 14 tables régionales regroupent les membres associatives : 35 associations de femmes.

On a aussi perdu le réflexe de se joindre à divers clubs. Depuis l’avènement de la pilule anticonceptionnelle, de la montée des prix du logement, du désir d’afficher un style de vie propre à la classe moyenne, de la disponibilité des garderies, de l’accès à l’éducation, de la nécessité de vaquer à des travaux ménagers tout en menant une carrière de front à titre de diplômées universitaires, plusieurs femmes ont eu trois fois moins d’enfant et travaillent trois fois plus fort. Les familles éclatées, reconstituées, reformulées, le vieillissement des parents qui sont parfois malades et requièrent des soins personnalisés, la tendance des jeunes adultes de rester plus longtemps à la maison : toutes ces situations gobent le temps libre des femmes.

L’âge moyen des membres du club SSUWC n’est pas connu mais j’ai remarqué que j’étais une des rares femmes qui travaillait à temps plein. Les fondatrices du club détenaient un diplôme universitaire, certes, mais étaient restées à la maison pour élever leurs enfants. Quand les enfants quittent le foyer familial, ou quand elles prennent leur retraite, les diplômées universitaires se consacrent à leurs intérêts de prédilection, entretiennent des relations sociales avec d’autres membres et certaines font des voyages à l’étranger de façon régulière. Pour des anglophones québécoises unilingues, évoluant au sein d’une société unilingue francophone, le sentiment d’aliénation se manifeste au quotidien. Le club devient un refuge et les amitiés, des filets de sécurité face aux intempéries de la vie.

Mais pourquoi diable n’y a-t-il pas plus de clubs francophones? J’ai entendu une conférence très intéressante cette semaine, présentée par un professeur d’histoire à l’université de Montréal, Monsieur ________ Charland et j’en résume les faits saillants.

L’éducation au Québec n’a pas toujours été valorisée et l’éducation des filles et des femmes, encore moins. Au début de la colonie, au 17e siècle, l’éducation servait à gagner des âmes amérindiennes à Dieu malgré que certains enfants qu’on avait amené vivre au couvent des Ursulines de Québec fussent morts de tristesse. Voila un bien mauvais présage quand on songe à la suite des choses pour les Premières Nations sur l’ensemble du territoire nord-américain.

Au 18e siècle, sous l’emprise d’une monarchie absolue, à titre de province française, l’éducation servait à garder les « Canadiens » et leurs enfants à leur place. Très peu de colons savaient lire et écrire. On craignait surtout que les filles qui recevaient de l’instruction aspirent à un meilleur sort. Une infime minorité de jeunes hommes dont on reconnaissait des talents exceptionnels était éduquée par les Jésuites pour devenir des prêtres ou des notaires.

Au milieu du 19e siècle, quand s’installe la démocratie au Québec, l’école révèle à chacun ce qu’il peut faire et l’éducation est perçue a titre de levier de progrès et de prospérité. Mais, suite à la Confédération de 1867, on décide que l’éducation relève de chaque province. A ce moment, ce sont les évêques catholiques du Québec qui obtiennent le contrôle des écoles primaires et secondaires. La majorité francophone fréquentera ces écoles pendant près d’un siècle. Très peu de familles peuvent payer les frais de scolarité des « collèges classiques » qui dispensent une éducation menant au postsecondaire. A cette époque aussi, on divise la responsabilité de la gestion des écoles au Comité catholique et au Comité protestant. Le Comité protestant continue à gérer selon l’optique du développement de l’économie et la promotion de valeurs libérales et démocratiques tandis que la majorité de la population est sous la férule de l’Église catholique.

En 1959, le Québec est le territoire nord-américain qui est le moins scolarisé de l’Amérique du nord. Mais suite à la création du Ministère de l’Éducation en 1968, il y a un énorme rattrapage. C’est l’État québécois, en voie de déconfessionnalisation, qui gère les établissements du secteur des jeunes, de la formation professionnelle et technique et de la formation continue. La création des Collèges d’enseignement général et professionnel (Cégeps) permettra l’accès gratuit aux cours postsecondaires. Les frais de scolarité à l’université sont les plus bas au Canada. A présent, plus de femmes québécoises détiennent un diplôme universitaire que les hommes et ceux-ci sont plus aptes à décrocher. Les commissions scolaires linguistiques (francophone et anglophone, depuis 1998) ne donneront plus de cours de religion à partir de septembre 2008. Même les écoles privées subventionnées devront offrir le programme d’Éthique et culture religieuse.

Donc, j’affirmais que les protestants (surtout anglophones) ont connu un système d’éducation qui valorisait l’auto-actualisation au service de la communauté avec les retombées personnelles et économiques que cela implique. Cette longue tradition a permis de créer des familles prospères, un style de vie que je suis tentée d’appeler « libérale » et « bourgeois » et une ascendance au Québec qui perdure, même si les sièges sociales des grosses compagnies ont déménagé à Toronto après l’adoption de la Loi 101 et la tenue du premier référendum. Les Québécois francophones ont progressé dans les affaires et certaines compagnies se taillent une place enviable dans un contexte de mondialisation. Il n’en reste pas moins que le Québec est une province qui se sent assiégée au sein du Canada et de l’Amérique du nord.

Les femmes universitaires francophones brandissent leur diplôme à titre de trophée, symbole de leur fierté d’avoir échappé à un régime avilissant et ensuite, se retroussent les manches. Elles ont moins d’enfants à « torcher » que leur mère ou leur grand-mère mais elles s’impliquent corps et âme à une cause sociale. C’est parfois l’établissement d’une famille, l’avancement de leur condition sociale ou de leur carrière et/ou l’évolution d’une facette de la société québécoise. Afin d’attirer l’adhésion de ces femmes à la FCFDU, il faut leur assurer un environnement ou la langue française est bien en évidence car elles refuseront de prendre une deuxième place (seulement 35% des francophones au Québec sont bilingues). De plus, l’essor de la société québécoise est telle qu’un retour en arrière au regard du statut des femmes a titre de citoyenne de deuxième niveau n’est pas envisageable.